Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) 
Article de Michaël Gabrion
Une musique haletante ouvre le film. La caméra parcourt un trottoir puis la rue. Des sirènes de police retentissent et des voitures surgissent aussitôt, filant à toute allure. Destination : une somptueuse demeure des quartiers riches. Découverte : un cadavre flottant dans la piscine. Le trouble est installé et le suspense avec lui. Nous sommes à Los Angeles, sur Sunset Boulevard, en 1949. Introduite par une mystérieuse voix-off, la suite du film n’est autre qu’un flash-back destiné à remonter aux causes de cette mort suspecte. Il relate la rencontre d’un scénariste de studio fauché, Joe Gillis (William Holden) et d’une actrice, Norma Desmond (Gloria Swanson), ex-superstar de cinéma dont la gloire remonte au temps du muet. Mais persuadée que son talent n’attend qu’un bon scénario pour être redécouvert, elle décide de s’attacher les services de Joe pour qu’il l’assiste dans l’écriture d’un film qui lui serait taillé sur mesure. Dès lors, une relation tumultueuse et tourmentée naîtra de l’association inattendue de ces deux personnages aux tempéraments opposés.
Bien que Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule en français) se prétende empreint d’une authenticité géographique, Billy Wilder s’est toutefois autorisé une contre vérité majeure dans son film. La demeure de Norma, dans laquelle se déroule les scènes parmi les plus inoubliables, ne se trouve pas sur Sunset Boulevard mais sur Wilshire Boulevard, un des autres grands axes routiers de la ville, situé quelques kilomètres plus au Sud. Bien que futile, ce détail s’avère pourtant révélateur d’une thématique récurrente dans le film, à savoir qu’il ne cesse de s’imprégner de la réalité tout en la trahissant. Un jeu constant s’opère entre vrais et faux semblants, entre le réel et sa projection. Et le casting est à ce propos éloquent. Embauchant des acteurs considérés comme « has been » dans la profession (Gloria Swanson, Erich Von Stroheim et dans une moindre mesure William Holden), Wilder utilise justement leur image pour servir ses personnages qui souffrent du même mal. Les correspondances sont troublantes. Une célèbre scène du film vient d’ailleurs renforcer ce sentiment : lorsque presque anonymement Buster Keaton, Anna Q. Nilsson et H. B. Warner sont autour d’une table pour une partie de cartes chez Norma. Quasi inertes, telles des statues de cire, ils jouent sans s’amuser, comme pour tuer un temps devenu trop long depuis que leurs carrières ont cessé. Oscillant inlassablement entre vérité et mensonge, grandeur et décadence, normalité et folie, Sunset Boulevard est constamment traversé par un curieux mélange dont les repères ont fini par se dissoudre. Composante centrale du genre noir, c’est en ce sens même que le film en est un représentant indiscutable.
Six ans après Assurance sur la mort (Double Indemnity, 1944), Wilder revient donc aux commandes d’un genre qu’il maîtrise parfaitement. Entre trouble et envoûtement, doté d’une tonalité sombre et cynique, pathétique et mélancolique, le récit de Sunset Boulevard s’appuie sur l’idée de fatalité et se nourrit de la misère humaine. C’est d’ailleurs toute la problématique endurée par Joe. De plus, son personnage est aussi ambigu qu’il se sent perdu. Entre argent facile et amour-propre, ses sentiments ne cessent de faire volte-face. Il est un être de crise qui se substitue totalement au héros positif et réconfortant d’un cinéma consensuel. Ce profil était déjà celui de Walter Neff (Fred Macmurray), le personnage central d’Assurance sur la mort. Seulement une différence majeure surgit dans Sunset. Elle porte sur le personnage auquel il fait face. Contrairement à la femme fatale traditionnelle, Norma, seule, ne suffit pas à provoquer la chute de Joe. Un autre paramètre du film interfère en défaveur du scénariste. Il s’agit de l’industrie du cinéma et plus largement encore de la ville symbole qui s’en fait la terre d’accueil : Los Angeles.
L’image que Wilder lui confère, tout comme cela était déjà en parti traité dans Le grand sommeil (The Big Sleep, Howard Hawks, 1944), Murder, My Sweet (Edward Dmytryk, 1944) et plus tard dans Un si doux visage (Angel Face, Otto Preminger, 1952), contraste de façon spectaculaire avec celle véhiculée par l’imagerie populaire. Rompant avec ses clichés de réussites en tous genres, l’insolence de son économie florissante, son ensoleillement, dans cette nouvelle génération de films c’est un devenir cauchemar de la cité qui est mis en avant, une forme de décadence ayant pour ligne directrice les moins avouables des passions humaines.
Lieu d’attraction et de répulsion, à la fois désirable et maléfique, cette ville parvient donc à faire jeu égal avec la femme fatale. Ville plate et désespérément étendue, le film noir en général et Sunset Boulevard en particulier donnent à Los Angeles une profondeur ainsi qu’une noirceur jusque là inédites au cinéma, ou peu exploitées. Songez à What Price Hollywood (George Cukor, 1932). Creusant sa surface lisse et clinquante, vouée au culte de la représentation et du superficiel, Wilder dénonce avec virtuosité l’hypocrisie dont la ville et son industrie du cinéma sont victimes, leur façonnant au passage un portrait aussi disgracieux qu’écoeurant. Pour un film qui fait justement partie du système des studios, et dont l’audace n’a d’égale que la réussite, voici quelques-unes des raisons pour lesquelles Sunset Boulevard marque encore les esprits 56 ans après sa sortie.