Bombay Talkie 
Article de Aude Fauvel
Lucia Lane, romancière anglaise à succès, se rend à Bombay pour travailler sur son prochain roman. En visite sur le tournage d’une comédie musicale, Lucia est présentée à Hari, scénariste ambitieux qui tombe directement sous le charme de l’étrangère. Celle-ci n’a de yeux que pour l’interprète-star du film, le jeune premier Vikram, qu’elle parvient à séduire malgré la présence de son épouse Mala.
Bombay Talkie dresse le portrait d’une femme entre deux âges, qui accepte avec grande difficulté les prémices de la vieillesse. Lucia, derrière son attitude aguicheuse et ses mœurs décomplexées, souffre d’une grande solitude et d’un énorme vide intérieur. Personnage égocentrique, elle agit de manière impulsive, sans tenir compte des répercussions dévastatrices de ses actions. Hari, rendu malade de jalousie par les étalages sentimentaux du nouveau couple, se soumet corps et âme aux caprices de Lucia et nourrit une haine profonde envers Vikram. Ce triangle amoureux est rythmé successivement par les exigences extravagantes de Lucia et les scènes de rivalité entre les deux hommes.
Malgré ses multiples bassesses, cette femme souffre d’une véritable perte de repères. L’épisode de la visite au gourou éclaire cette volonté de donner un sens plus profond à son existence. Bombay Talkie reprend en effet un thème cher au réalisateur, celui de l’incompréhension culturelle entre l’Orient et l’Occident. Cette méconnaissance de l’autre se matérialise par la satire de l’Occidental en quête de spiritualité. Le personnage de Lucia cherche en Inde son épanouissement personnel et une réponse à ses incertitudes les plus profondes, comme si un pays ou un voyage pouvait à lui seul combler son malaise existentiel. Cette quête se soldera par un échec et Lucia retrouvera rapidement sa vie discordante, où son égoïsme et son impulsivité auront des conséquences tragiques.
Hommage du réalisateur James Ivory à Bollywood, Bombay Talkie peut également être considéré comme une parodie de l’industrie cinématographique indienne. Aux côtés de son producteur Ismaël Merchant et de sa scénariste Ruth Prawer Jhabvala, le cinéaste semble avoir pris un malin plaisir à pasticher l’univers kitsch de Bollywood. Conscient de la fascination qu’exerce ce style cinématographique sur les Occidentaux, Ivory met également en relief les défauts propres à cette industrie : son extravagance, sa futilité, et son mépris total du scénario. Cette dégradation du rôle du scénariste est illustrée par le personnage de Hari, dont l’amertume émane de cet irrespect du cinéma indien pour sa profession.
Si le film séduit par la fraîcheur de son ambiance, celle des années 1970 à Bombay, le triangle amoureux animé par Lucia n’est pas convaincant. Jennifer Kendal, interprète de la romancière, surjoue le rôle qui lui est alloué. Ce portrait sans finesse empêche tout attachement au personnage, le rendant presque antipathique. Enfin, la confrontation des cultures indiennes et occidentales observée par le biais des sentiments amoureux, si bien exploité dans Shakespeare Wallah, souffre ici d’une caricature des émotions, pourtant intentionnelle de la part du réalisateur. Ce mélo sentimental n’offre finalement pas le recul nécessaire au spectateur afin qu’il apprécie l’angle satirique du film.