Les Berkman se séparent (The Squid and the Whale)

Les Berkman se séparent (The Squid and the Whale)

Les Berkman se séparent (The Squid and the Whale) 3 étoiles

Un film de Noah Baumbach

Avec Jeff Daniels, Laura Linney, Jesse Eisenberg

Article de Aude Fauvel


Dès la première scène, la lumière crue qui baigne les personnages et l’âpreté inconsciente de leurs propos annoncent le caractère incisif et sans complaisance du film. Portrait subtil et nuancé d’une famille aux sentiments désorientés, Les Berkman se séparent analyse avec une profonde honnêteté les sentiments contradictoires de deux jeunes garçons suite à l’écroulement soudain du mariage de leurs parents. Face à une union compromise par la jalousie de l’un et les ambitions professionnelles et émancipatrices de l’autre, Bernard et Joan s’entredéchirent lentement avec une amertume et un acharnement qui n’est pas sans rappeler les Scènes de la vie conjugale de Bergman. Le petit monde confortable de cette famille d’intellectuels new-yorkais s’effondre lorsque le couple se décide enfin à divorcer.

Ecartelés entre un père manipulateur et une mère impudique, Frank et Walt, respectivement 12 et 16 ans, sombrent dans la confusion de leurs émotions discordantes. Rapidement, l’un et l’autre choisissent leurs camps. Fermant les yeux sur l’orgueil et la désinvolture de son géniteur, l’aîné voue une profonde admiration à ce père qui lutte tant bien que mal pour conserver sa place de dominant au sein de la famille. Le plus jeune, en quête de reconnaissance et d’affection, se tourne vers cette mère maladroite dont les mœurs dissolues affectent profondément le garçon. Contraints à des adieux prématurés au monde de l’enfance, Frank et Walt sont inéluctablement confrontés à la réalité froide et cruelle des adultes.

Témoignant d’une grande honnêteté de propos et n’essayant jamais d’adoucir les caractères des personnages, Noah Baumbach ne nous épargne aucun des détails sinistres de cette désagrégation familiale. Dénué de tout pathos, le film jouit cependant d’une grande proximité avec ces héros, profondément humains dans leur complexité émotionnelle. Malgré le trouble existentiel dans lequel sont plongés parents et enfants, le réalisateur parvient à faire un film à l’humour subtil et ravageur. La profusion d’épiphénomènes à la fois drôles et absurdes, servis par des dialogues percutants, font des Berkman se séparent une comédie sensible qui nous transporte sans cesse entre rire et chagrin.

Les Berkman se séparent est un film relativement concis où les scènes se bousculent sans réel souci de transition. Immergé dès les premières minutes au cœur même de l’action, le spectateur ne sort pas une seule fois la tête de l’eau tant le rythme auquel s’enchaînent les événements est fluide et rapide. De par cette volonté de capter des instants de grâce ou d’émotion furtive, on pense inévitablement à la Nouvelle vague. Noah Baumbach fait précisément un petit clin d’œil à A bout de souffle à la fin du film.

Il serait injuste de ne pas revenir sur le titre original du film, The Squid and the whale, tant celui-ci nous éclaire sur ce voyage des deux jeunes garçons vers l’âge adulte. La visite de Walt au muséum d’histoire naturelle exprime son désir d’affronter un souvenir à la fois terrifiant et agréable, image d’une enfance heureuse mais définitivement révolue. Portrait familial mélancolique et acerbe, Les Berkman se séparent n’est pourtant pas une œuvre sur l’amour perdu, mais sur les tentatives maladroites et désespérées d’exprimer son attachement et ses sentiments les plus profonds.

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