Faces

Faces

Faces 3 étoiles

Un film de John Cassavetes

Avec Gena Rowlands, John Marley, Seymour Cassel, Fred Draper, Val Avery, Lynn Carlin

Article de Aude Fauvel


Faces c’est d’abord la déroute d’un couple, celle de Richard et Maria, qui défont en une nuit leurs quinze années de vie commune. Cassavetes suit les errances nocturnes des deux protagonistes, leurs adultères, leurs délires et leurs états d’âme. Richard, un homme d’affaires brillant, s’enivre dans un bar en compagnie de son ami Freddie. Il y rencontre une femme séduisante, Jeannie, interprétée par Gena Rowlands, qu’il suit chez elle. Après avoir partagé fous rires et chansons, John rejoint son domicile où il se dispute violement avec son épouse. Alors que John quitte la maison pour rejoindre la femme qu’il vient de rencontrer, Maria improvise une soirée avec des amies, qui tombent toutes sous le charme d’un jeune danseur nommé Chet.

Pour bien comprendre la démarche de Faces, il est important d’en connaître la genèse et les différentes étapes de réalisation. On peut en effet parler ici d’une véritable aventure cinématographique tant la création de ce film sort des schémas traditionnels. Après six mois de tournages, il n’aura fallu pas moins de 3 ans et demi à Cassavetes pour monter le film et aboutir au résultat final que nous connaissons. Quatre années de réalisation aux cours desquelles le cinéaste tourne plus de 150 heures de pellicule dans sa propre maison, qu’il hypothèque pour financer son projet. Le montage, entreprise gigantesque, est effectué dans le garage par une équipe de non professionnels, essentiellement des amis du couple Cassavetes.

Le film, comme beaucoup d’autres réalisations du cinéaste, est intimement lié au milieu du théâtre. D’abord pour une raison évidente, le texte ayant été initialement écrit sous la forme d’une pièce. Ensuite parce que les séquences du film, toutes très longues, respectent souvent les unités de temps et de lieu, et rappellent inévitablement aux spectateurs le théâtre. L’emploi de plusieurs caméras, la diversité des approches et la grande liberté scénique des acteurs renforcent cette sensation.

C’est peut-être le rapport ambigu de Cassavetes avec le milieu du théâtre (il a lui-même écrit et mis en scène plusieurs pièces) qui incite le réalisateur à provoquer toutes les audaces chez les acteurs qu’il dirige. Contrairement aux idées reçues, et à l’impression que peut laisser le film, les dialogues ont été intégralement écrits sur papier et chaque acteur se devait de les respecter. Pourtant, le film semble s’inventer sous nos yeux tant la sensation d’improvisation est grande. Cet art de brouiller les frontières entre la réalité et le film aboutit à une forme d’incursion du spectateur dans l’intimité des personnages, qui permet une restitution plus directe de leurs émotions. En encourageant une sincérité presque totale, Cassavetes pousse ses acteurs à la performance pour mieux parvenir à ce rendu de la réalité. En laissant s’exprimer les personnalités des uns et des autres, en multipliant les prises de vue, en laissant tourner la caméra, le réalisateur parvient à capter des ambiances, des sensations, mais surtout de véritables instants de grâce où la symbiose entre les acteurs et leurs personnages est totale.

Le montage tient une place à part entière dans la réalisation de Faces. Thierry Jousse, spécialiste du cinéma de Cassavetes, a comparé la démarche du réalisateur avec celle d’un peintre comme Pollock, établissant un parallèle judicieux entre l’« action painting », ces jets de peintures spontanés sur la toile, et l’imprévisibilité des plans de Faces. Les images du film, compte tenu du peu de raccords, semblent en effet s’entrechoquer sans cesse, contribuant à diffuser un formidable dynamisme à l’ensemble.

Faces, c’est bien sûr la beauté et la crudité des visages, des expressions saisies par le réalisateur. C’est aussi un concert de fous rires, de délires mêlés de désespoir où les protagonistes évoluent entre le grotesque et le tragique. Les personnages, pour qui l’alcool et le rire sont des moyens d’échapper aux désenchantements de l’amour et du mariage, se mettent eux-mêmes en scène, s’improvisent à la fois chanteurs, danseurs ou comiques. La théâtralisation de leurs vies, qui s’exprime à travers une expressivité exacerbée, une exubérance dans la façon de se déplacer et de s’exprimer, répond avant tout à un profond mal de vivre. Chaque retour des personnages à la réalité les renvoie à la solitude et au vide affectif. Autant que de visages, il s’agit dans ce film d’un dialogue des corps. Comme pour répondre au manque affectif, les personnages usent d’une grande communication tactile faite de baisers, d’enlacements, mais aussi de gifles et de bagarres.

Les deux éléments fondamentaux du film que sont le rire et l’alcool jouent un même rôle à la fois libérateur et dangereux. Les nombreux fous rires imprévisibles qui ponctuent Faces sont sincères, souvent nerveux, parfois même inquiets. Quant à l’alcool, il provoque un état bien particulier chez les personnages, qui les précipite dans l’hystérie, la tristesse et la fureur. Le film lui-même peut nous paraître « ivre » avec ses plans fous, sa poésie, sa mélancolie et ses sauts d’humeur.

Faces, film ponctué de représentations, de délires et de monologues, où les visages et les corps envahissent l’image, est autant une œuvre sur l’alcool et la solitude qu’une formidable odyssée cinématographique, une forme de laboratoire dans lequel Cassavetes expérimente les formules d’un cinéma révolutionnaire.

Fiche Film

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