Les Infiltrés (The Departed)

Les Infiltrés (The Departed)

Les Infiltrés (The Departed) 2 étoiles

Un film de Martin Scorsese

Avec Jack Nicholson, Martin Sheen, Leonardo DiCaprio, Ray Winstone, Alec Baldwin, Mark Wahlberg, Matt Damon, Kristen Dalton

Article de Kim Berdot


Les Infiltrés ne fait pas vraiment dans l’originalité : tout d’abord, c’est un remake plus ou moins avoué de l’excellent Infernal affairs. Ensuite, le polar d’infiltration n’est pas un genre nouveau, voir l’intéressant Donnie Brasco. Mais gageons que le temps relèguera ces péripéties au rang d’anecdotes. Les Infiltrés marque tout simplement le grand retour de Scorsese après, reconnaissons-le, quelques années d’errance. Le cinéaste nous y offre une nouvelle variation sur ses thèmes de prédilection, et parvient ainsi à se réapproprier la substance même du scénario original.

La construction narrative n’est certes pas exempte de tout reproche : comme Gangs of New York, le film est teinté d’une veine commerciale qui transparaît à travers certaines facilités scénaristiques et un final à multiples rebondissements. Mais il serait dommageable de s’arrêter en cours de chemin, car la route que nous donne à suivre Scorsese nous mène tout droit vers ses plus grandes réussites. On pense immédiatement à Casino et aux Affranchis, à ces histoires apparemment superficielles mais tellement jouissives, qui s’achèvent par un jeu de mort sanglant. La violence visuelle, accentuée par le montage mitraillé si caractéristique du style Scorsese, trouve son paroxysme lors de séquences ultra violentes. Enfin, comment ne pas voir en le personnage de Nicholson la figure tutélaire présente dans tous les films de « mafieux » du cinéaste ?
Mais là non plus, ne nous arrêtons pas à ces éléments quasi formels…

Matt Damon, en tête-à-tête avec une séduisante jeune femme : les regards sont appuyés, il la fait rire, son pouvoir de séduction opère ; elle ne lui échappera pas. Raccord violent, plan très bref : Di Caprio à l’écran, à ses côtés une ravissante infirmière chargée de panser sa plaie au bras ; il n’a d’yeux que pour elle, mais elle ne semble pas avoir remarqué sa présence, il ne s’agit que d’un bras ; et il baisse finalement les yeux… Dans un quasi effet de superposition, on repart sur Matt Damon, toujours en aussi charmante compagnie.
C’est avec cette séquence que débute clairement le traitement de la thématique du double, qui sera la matrice de la structure du film. Cette thématique est tout d’abord exploitée à travers une réflexion sur un mécanisme de projection mimétique (deux doubles opposés, l’un veut être l’autre), qui ensuite périclite pour laisser la place à une évidente réflexion sur l’identité. Le glissement subtil qui s’opère entre ces deux exploitations différentes de la même thématique est sans nul doute l’élément le plus convaincant du film.

La première partie du film nous donne l’impression que DiCaprio et Damon sont deux doubles opposés : l’un est la lumière, l’autre l’ombre. On peut même aller plus loin : Damon apparaît comme ce que DiCaprio aurait toujours voulu être. La romance entre DiCaprio et la femme de Damon est certes très mal amenée (et même pathétique dans sa mise en situation), mais elle a une portée symbolique puissante : en couchant avec elle, DiCaprio s’approprie la personnalité de Damon, il fusionne avec lui, devient lui par le truchement d’une tierce personne. Le mécanisme de projection mimétique à l’œuvre chez DiCaprio trouve ici son aboutissement. On peut donc voir cette première partie du film comme l’histoire de deux doubles apparemment opposés, mais qui finissent par « fusionner ». Reste à brouiller les cartes, ce que le cinéaste fait en invoquant le thème de l’effritement de l’identité : entre ombre et lumière, les personnages se perdent eux-mêmes dans un labyrinthique et destructeur jeu de cache-cache.

Le parallèle avec Kurosawa est alors éclairant : Les Infiltrés lorgne visiblement du côté d’un film comme Chien enragé ; finalement, la ligne qui sépare DiCaprio et Damon est bien ténue ; l’un aurait pu être l’autre, comme le policier aurait pu être le tueur dans Chien enragé. Dis-moi qui je suis et je te dirai qui tu es… DiCaprio et Damon ne sont pas de « purs » opposés, ce sont plutôt deux doubles, deux jumeaux qui se cherchent, se trouvent et implosent presque en même temps. Quand DiCaprio file Damon (lors d’une séquence qui rappelle étrangement le dénouement de Chien enragé) pour découvrir l’identité de l’infiltré au sein de la police, qui poursuit-il si ce n’est lui-même ? L’existence et l’identité de DiCaprio sont intrinsèquement liées, voire même subordonnées, à celles de Damon. L’épisode où Damon supprime le profil de DiCaprio des registres de la police fédérale montre que sans lui, DiCaprio n’est rien. On pense alors à cette phrase de Kagemusha : « L’ombre ne peut exister sans la personne ».

L’immense regret, c’est que la thématique sur l’identité ne soit pas abordée de manière plus fine. La faute à la portée commerciale du film, probablement. Pas de non-dits, tout est explicite ; le film cède trop facilement son propos à la logique commerciale. En conséquence, Les Infiltrés, au niveau de la tension psychologique, se situe assez loin derrière Mean streets, Raging Bull ou encore Taxi Driver, trois oeuvres beaucoup plus intériorisées. Pourtant, le film vaut parce qu’il se présente comme une nouvelle exploration des thèmes récurrents dans l’œuvre du cinéaste : la dualité des êtres, la solitude, la marginalité, la souffrance psychologique et physique, la déflagration des repères. Sans que l’on puisse affirmer que Les Infiltrés soit un film testament – cette image serait trop forte, Scorsese semble y procéder d’un mouvement d’introspection de la moelle même de son cinéma. Or cela, seuls les plus grands savent le faire…

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