Entretien avec Olivier Barlet sur le cinéma africain
Article de Samir Ardjoum
Olivier Barlet est l’un des spécialistes de cinéma qui refuse de verser dans le sentimentalisme sur les géographies ciné méconnues. Auteur d’une bible sur le cinéma africain, nous l’avions interrogé à l’occasion de la fameuse rétrospective que la Cinémathèque de Paris avait organisée au début de l'année.
Quelle fut votre première réaction en apprenant que la Cinémathèque allait organiser un cycle énorme sur le Cinéma africain ?
Le projet n'est pas nouveau : il était évoqué depuis longtemps et chaque fois remis à plus tard. La Cinémathèque ne programmait jamais de films d'Afrique. Qu'elle consacre un cycle important aux cinémas d'Afrique est donc un événement réjouissant, et j'ai été heureux de pouvoir y participer en écrivant une bonne partie du catalogue.
Pourquoi selon vous avoir attendu 2008 pour voir un temple du cinéma comme La Cinémathèque être sensibilisé par le cinéma africain ?
Pourquoi la Cinémathèque française échapperait-elle à la logique générale de la perception des cinémas d'Afrique en France ? Celle d'un cinéma marginal, misérabiliste ou dépassé par ses thèmes immémoriaux, un cinéma que l'on refuse de considérer comme contemporain, à l'image de toutes les expressions contemporaines africaines, auxquelles on dénie la pertinence d'un discours sur le monde moderne et une place à égalité dans le grand dialogue artistique international. Comme ailleurs, l'Afrique y est considérée comme un pays, malgré son extrême diversité.
En tant que critique de cinéma, n'êtes-vous pas perplexe quant au rapport qu'entretiennent vos collègues face à cette géographie cinématographique ?
L'introduction qu'a faite Serge Toubiana de la table-ronde sur l'histoire des cinémas d'Afrique, où il m'a été demandé d'intervenir, confirme ce qu'il disait avec Costa Gavras sur le site de la Cinémathèque : la Cinémathèque est heureuse de faire un geste envers cette cinématographie, un geste qu'il qualifie de générosité. Tout est dit : plutôt que la reconnaissance d'une cinématographie, c'est bien malheureusement la ranger à nouveau dans sa marginalité. La générosité renvoie aux vocables humanitaires : on accueille les cinémas d'Afrique pour faire un beau geste, au lieu de le faire tout naturellement pour rendre compte des films se faisant dans un des cinq continents de la planète. On en sort jamais : l'inconscient du rapport à l'Afrique ressort allègrement à travers ce genre d'expressions. On retrouve beaucoup cela dans l'ensemble du milieu critique, qui connaît mal en général l'histoire des cinémas d'Afrique, est gêné pour aborder les films et fait souvent l'impasse. La vigilance critique assez aiguë en général est comme émoussée face aux films sur l'Afrique. Un grand exemple fut Le Cauchemar de Darwin, ovationné sans distance avant qu'une polémique ne vienne jeter un autre regard sur le film, mais cette polémique n'avait pas pour sujet la vision de l'Afrique que colporte le film et son esthétique, plutôt la véracité de ses dires, ce qui est un autre débat.
Quel fut le point de départ de votre intérêt pour ce cinéma ?
Tout autre chose que l'humanitaire, justement ! Ma découverte est littéraire au premier chef : j'étais agent littéraire et traducteur, et représentais ainsi des maisons d'édition qui publiaient beaucoup de livres sur l'Afrique ou d'auteurs africains. J'ai été amené à en traduire une bonne vingtaine. Cette double activité m'a poussé à approfondir une relation que je percevais comme passionnante, jusqu'à l'envie d'aller me rendre sur place. Passionné de cinéma, j'ai choisi le Fespaco pour premier voyage, mais avais aussi des amis auxquels j'ai pu rendre visite à Ouahigouya, à 200 km au nord de Ouagadougou. Cette double expérience - partage intense avec une famille africaine simple, et découverte d'une cinématographie - m'a profondément ému. J'ai eu besoin de mettre des mots sur cette émotion et ai entrepris une recherche sur les cinémas d'Afrique qui a finalement débouché, après quatre ans de travail où j'ai réalisé une centaine d'interviews et voyagé en tous sens pour voir le maximum de films, sur un ouvrage paru aux éditions de l'Harmattan, Les Cinémas d'Afrique noire : le regard en question, qui a obtenu le prix Art et Essai du CNC en 1997 et été traduit en anglais, allemand et italien. Depuis, je ne cesse d'approfondir autant que je peux, profitant du travail que nous réalisons à Africultures où nous suivons de très près les nouveaux films et les tendances que nous pouvons dégager dans les festivals et rencontres de tous types. Les ateliers auxquels je participe en Afrique dans le cadre de la Fédération africaine de la critique cinématographique (africine.org), sont toujours de grands moments d'échange et de ressourcement.
Par le biais de plusieurs médias, et par celui du site Africultures, vous proposez un regard différent sur l'Afrique, loin de l'exotisme qu'on lui prête. Y a-t-il eu une évolution des moeurs ?
Je pense que les choses évoluent, même si des fondamentaux restent indécrottables. La question de la mémoire coloniale est depuis quelques années sur le devant de la scène, et c'est un fait nouveau et tout à fait réjouissant, car ce sont les préjugés coloniaux qui structurent encore aujourd'hui le regard sur l'Afrique et l'Africain. Cela change très doucement, malheureusement. L'espace audiovisuel par exemple ne représente encore que très peu l'imaginaire interculturel qui est pourtant une réalité française. Les écrans sont encore très pâles, même si quelques présentateurs-alibis apparaissent à des heures de grande écoute. Ce ne sont pas des Noirs à l'écran qui changent la donne, mais la représentation de vécus et d'imaginaires multiples, et leurs interactions dans la société. C'est au niveau des décisionnaires qu'il faudrait une réelle évolution : tant que les commissions restent "blanches", on n'avancera pas.
Parlez-nous de la programmation. Des absences ? Des loupés ?
Une programmation est forcément subjective, et celle-ci fait ses choix. Les cinémas anglophones ou lusophones y sont peu représentés face aux francophones, mais c'est aussi une réalité historique, l'aide de la France ayant davantage permis à des films "d'auteur" d'exister. La cinémathèque s'inscrit dans cette logique bien française.
Etes-vous satisfait de ces Tables rondes que la Cinémathèque vient d'organiser ?
N'étant pas basé à Paris, je n'ai été qu'à la première où j'intervenais. Une table-ronde est fonction des personnes rassemblées, des animateurs, des questions du public. C'est toujours forcément trop court sur un grand sujet. Près de 200 personnes étaient présentes et cela me semble une belle performance de rassembler ainsi beaucoup de monde un après-midi pour écouter parler des gens plutôt que de voir des films, à une époque où ce genre d'exercice est de moins en moins suivi. Souleymane Cissé, Andrée Davanture et Cheick Fantamady Camara notamment, y ont parlé de leur vécu, et j'ai trouvé cela passionnant.
S'il y avait un film (et c'est pratiquement impossible) dans cette programmation, lequel choisiriez-vous ?
Alors je choisirais Kodou d'Ababacar Samb Makharam, que j'aime beaucoup pour son discours, d'une belle acuité sur le traitement de la folie et sa magnifique esthétique. Mais bien sûr, il y en a tant, comme l'inoubliable Muna Moto de Jean-Pierre Dikongué Pipa.
Selon vous, est-ce que le cinéma africain a plus d'avenir que d'autres géographies ?
Pas plus, pas moins… C'est le cinéma en lui-même qui aura de l'avenir si on préserve sa possibilité d'exprimer des visions du monde sans devoir suivre des modèles purement marchands. Au niveau africain comme partout, se joue l'enjeu d'une expression culturelle qui n'est pas forcément faite pour plaire si elle veut faire penser et faire bouger. Mais il est clair qu'aujourd'hui, il nous faudrait écouter un peu mieux ce que les Africains ont à nous dire pour repenser le monde d'une façon plus humaine. Ce sont ces expressions de résistance qui nous aident à résister nous-mêmes à ce qui nous réduit. Mais l'important pour moi est aussi d'accueillir l'expression d'un imaginaire qui nous aide à relativiser le nôtre et qui enrichit nos utopies et notre compréhension des tremblements de notre monde.